La culture régionale ce n’est pas un folklore local composé d’images de Hansi, de cigognes et
de colombages. Certes, nous participons aux activités de collecte et de sauvegarde de nos traditions et nous considérons que la préservation de ce patrimoine est important en Alsace comme dans d’autres régions. Le respect de cet héritage s’intègre dans la stratégie de résistance à l’égard du processus d’uniformisation, de globalisation et de perte de références de notre société.

Cependant la culture régionale à laquelle nous faisons référence ne se veut pas simplement expression du passé mais avant tout outil pour l’avenir. Notre souci est de construire la culture régionale du 21e siècle. Celle-ci ne se satisfait pas dans la conservation, elle exige le développement de nouvelles pratiques. La culture régionale est un instrument de construction de l’image de notre région pour demain. Elle doit permettre de définir l’identité régionale. Par identité nous entendons le sentiment de solidarité et la conscience de l’intérêt commun qui doit unir tous les habitants de cette région de sorte qu’ils puissent vivre le mieux possible et gérer efficacement leur environnement.

On dit que l’identité de l’Alsace est forte. En réalité ce sont les problèmes d’identité de l’Alsace qui sont lourds : une histoire faite de ruptures, de troubles, de souffrances, de déchirures qui ne suscite pas l’adhésion joyeuse. Le thème de la culture et de l’identité régionale doit permettre à tous les habitants de cette région de considérer son devenir avec sérénité et contentement. Il s’agit de permettre une fierté alsacienne dont pourront s’emparer tous ceux qui habitent la région.

En Alsace nous sommes tous des migrants : ceux qui viennent d’autres régions françaises, ceux qui viennent de l’étranger et ceux qui, contraints ou volontaires ont, sans bouger, migré d’une langue à l’autre, d’une culture à l’autre.

Deux éléments caractérisent de manière essentielle l’Alsace :

  • 1er) la rencontre de deux langues, deux cultures, deux tempéraments, l’esprit français et l’esprit germanique. Cela a été un malheur pour notre région lorsque l’une de ces traditions a voulu supprimer l’autre ; cela été et restera notre grande richesse lorsque nous combinons ces deux sources. Pour notre avenir cela reste un enjeu essentiel, saurons-nous conserver ce double héritage ou allons-nous le perdre ? Depuis plus de 40 ans notre association développe le slogan « notre avenir est bilingue – Zweisprachigkeit unsere Zukunft ».
  • 2e) un élément géographique : notre intégration dans le Rhin supérieur. L’Europe post-nationaliste permet enfin de recoudre ce qui a été divisé dans cette plaine qui va de Bâle à Karlsruhe et de Saverne à Fribourg


Les changements de nationalité ont perturbé et perturbent encore les Alsaciens, lesquels ont de la peine à définir leur identité et souvent esquivent cette question en s’enfonçant dans un folklorisme niais. La région est marquée par d’importants mouvements de population (optants de 1871, expulsés de 1919, forte émigration, forte immigration d’autres régions françaises après 1918 et après 1945, forte immigration étrangère après 1965), à quoi s’ajoute l’ « immigration intérieure », c’est à dire les Alsaciens qui ont changé d’identité collective en rejetant leur identité traditionnelle (Alsaciens qui ont abandonné leur langue ou qui rejettent les valeurs régionales). Aujourd’hui seule une minorité des habitants de l’Alsace adhère à l’identité régionale. Cela leur est d’ailleurs difficile car celle-ci est présentée de façon négative par une intelligentsia ( !) dominante qui présente cette identité régionale comme rétrograde, « boche » donc nazie, anti-française, raciste,  calotine et donc anti laïque, etc.

La population alsacienne dans sa grande majorité ne parle plus la langue régionale, ne connaît pas l’histoire de sa région, ne d’identifie pas à l’intérêt régional, ne perçoit pas la région comme un bien commun, ne sent aucun intérêt à construire une identité régionale du futur.
Ceci a bien sur des conséquences sur la qualité du lien social en Alsace et sur la pertinence des choix collectifs relatifs à la région.

La reconstruction d’une nouvelle identité régionale serait nécessaire dans l’intérêt des habitants de la région comme dans l’intérêt de la France. Elle renforcerait l’intégration sociale, l’efficacité économique et la capacité de préserver l’environnement. Cela passe par un renforcement de la régionalisation notamment au plan du système éducatif et des médias.  Si le débat sur l’identité nationale permettait un prise de conscience régionale, il serait utile non seulement pour la France mais aussi pour l’Alsace       
 
On peut sommairement définir une identité collective par le fait que des membres d’un groupe se sentent liés des valeurs communes (langue, conceptions de la bonne vie, références historiques, traditions, mentalités, éléments patrimoniaux, tels territoires, paysages, monuments, etc). Ces éléments servent à constituer ce qu’on appelle aujourd’hui le lien social.

Une identité collective n’est pas exclusive : on peut se sentir à la fois appartenir à la collectivité des chrétiens, des juristes, des Alsaciens, des Français, etc. Les études sociologiques montrent que le fort attachement à un groupe renforce la disposition pour s’attacher cumulativement à un autre groupe. En particulier, les personnes qui se déclarent attachées à une identité régionale, sont également attachés à une identité nationale et à l’identité européenne (cela est le cas en Alsace). Par contre, des personnes ne sont pas sensible au sentiment d’identité collective, quel qu’en soit l’objet.

La géographie nous indique comment concevoir cette région : il s’agit du Rhin Supérieur, l’aire métropolitaine entre Bâle et Karlsruhe et entre Saverne et Fribourg. Nous allons donc devoir nous défendre contre les projets de nous intégrer dans un « Grand Est » entre Besançon et Reims qui ne correspond d’aucune manière à une logique ni historique ni géographique et ne répond qu’à un esprit de système abstrait et jacobin.

Construire cette région du Rhin supérieur implique d’améliorer son intégration au plan institutionnel et au plan de l’aménagement du territoire. Les collectivités territoriales alsaciennes doivent devenir un élément constitutif de cette métropole rhénane. Le réseau des transports doit être organisé pour relier efficacement les composantes de cette métropole. Le projet éducatif doit permettre aux habitants de cette région de partager leur langue et leur culture.

L’Alsace doit donc se voir dotée  des moyens institutionnels et politiques de participer à ce projet. Cela implique de revendiquer auprès du pouvoir central des délégations de compétence plus larges, les domaines les plus importants à cet égard étant l’éducation et la formation, l’aménagement du territoire et les transports, l’environnement et la coopération transfrontalière.

La Région doit disposer d’un large pouvoir d’orientation en matière éducative afin de pouvoir développer un projet bilingue et de favoriser les formations transfrontalières. Au niveau des transports en commun les grandes villes du Rhin supérieur doivent être reliées par un réseau à grande vitesse apte à permettre un développement intégré. La Région doit disposer des pouvoirs lui permettant d’opter pour une gestion très stricte de l’espace naturel.

Dans ce cadre, la question de la fusion des départements et de la Région se trouve relativisée : il est certes important de disposer d’un pouvoir régional fort, mais il est tout aussi nécessaire de créer une douzaine de « pays » ou de « communautés urbaines » ou « rurbaines », c’est-à-dire des structures intercommunales puissantes auxquelles pourront être déléguées une bonne part des compétences des départements et dont un certain nombre auront un caractère transfrontalier.

L’intégration de l’Alsace dans la métropole du Rhin supérieur constitue la meilleure chance de participer à un dynamisme économique fondé sur les secteurs les plus innovants et les moins polluants. L’Alsace, la région de Bâle et le Pays de Bade disposent de potentialités complémentaires, leur rapprochement leur donnera les meilleures chances dans la compétition économique.

Cette région a une tradition, qu’elle peut faire fructifier, de garder la conscience de ses racines historiques en même temps qu’elle est résolument orientée vers l’innovation et les contacts internationaux. Tous les habitants de doivent être invités à construire ensemble la culture du rhin supérieur du XXIe siècle.

Cette région a aussi une vocation naturelle de jour un rôle de trait d’union entre la France et l’Allemagne, entre la partie germanique et la partie latine de l’Europe. En renforçant l’intégration du Rhin supérieur, elle contribue ainsi aussi à une coopération efficace entre la France et l’Allemagne et à l’unité de l’Europe.