Navigation:

 

 

 

LES LANGUES RÉGIONALES ET LA CONSTITUTION FRANÇAISE

Jean-Marie WOEHRLING

La Constitution représente la loi suprême du pays. Elle a pour objet à la fois de définir les conditions d’organisation et de fonctionnement des pouvoirs publics et de fixer les principes fondamentaux régissant l’État et la société. En ce qui concerne la question des langues régionales, c’est ce deuxième point qui nous intéresse : La loi suprême de notre pays fait-elle référence aux langues régionales ? Quelle place leur attribue-t-elle dans notre société et dans notre organisation collective ?

Jusqu’au début des années 1980, il était aisé de répondre à cette question en relevant qu’il n’y avait pas de disposition ou de principe constitutionnel concernant la langue nationale ou les langues régionales. Depuis, cette situation a progressivement évolué dans le sens d’un processus de fermeture de l’ordre juridique français à l’idée de pluralisme linguistique. Certes, il y a toujours eu une attitude fondamentalement peu favorable des institutions étatiques françaises à l’égard des langues régionales, et ce malgré quelques timides manifestations de bonne volonté à l’égard de ces langues. Mais ce manque d’égard ne s’était guère exprimé au plan du droit constitutionnel. On peut dire que, depuis 1980, l’orientation fondamentale de l’État français en matière linguistique, qui était implicite ou sous-jacente, est devenue officielle et “ légale ” : une prédominance du français, ce qui est en soi normal, mais une prédominance écrasante pour les langues régionales.

Dans un premier temps, on décrira ce processus de fermeture puis on se posera la question si les manifestations récentes d’intérêt du Gouvernement pour la Charte Européenne des Langues Régionales et Minoritaires sont de nature à modifier l’appréciation que l’on peut porter sur les relations entre langues régionales et Constitution. Malgré la reconnaissance, dans des études juridiques récentes sollicitées par le Gouvernement, de la compatibilité entre la Charte Européenne des Langues Régionales et Minoritaires et la Constitution française, on développera l’idée qu’il est nécessaire de réformer la Constitution pour donner une base juridique solide au respect des langues régionales en France.... POUR LIRE LA SUITE : télécharger la fiche DOC


 

Spécificités de la question interculturelle à Strasbourg

Contribution de « Culture et bilinguisme » aux Rencontres internationales organisées par la Ville de Strasbourg en collaboration avec l’Observatoire des politiques culturelles dans le cadre de l’année « Strasbourg cosmopolite 2013 »

L'ENJEU INTERCULTUREL DANS LES VILLES D'AUJOURD'HUI
Jeudi 4 et  vendredi 5 avril 2013

 

La question de l’interculturel est en première approche celle des relations entre cultures.
Ici, à Strasbourg, cette question ne peut être abordée sans rappeler le contexte historique,
Celui d’une relation particulière entre les cultures française et allemande : pendant des années ces relations ont pris la forme d’un conflit politique et culturel entre la France et l’Allemagne qui a profondément traumatisé la population  locale. Pour celle-ci, l’interculturel, c’est d’abord le passage plus ou moins forcé d’une culture à l’autre : 90% de la population (principalement) germanophone en 1945 ; 90% de la population (principalement) francophone en 2010.  Aujourd’hui, cette relation franco-allemande s’exprime par une volonté de rapprochement  au plan politique mais par une ignorance réciproque  croissante au plan culturel. Quant à la population locale, elle reste pour une large part prisonnière des traumatismes historiques. La question de l’identité culturelle continue de se poser en termes de rupture du sentiment d’appartenance ou d’inclusion. Après des épisodes successifs de répression et de conversion culturelle, la revendication culturelle régionale s’est largement tue et transformée en consommation culturelle et matérielle.
C’est sur ce fond, à la fois très présent et peu revendicatif, que s’est développé, à partir des années 1950, comme dans d’autres villes une importante immigration, d’abord discrète sur le plan culturel et soumise à l’impératif de l’assimilation (comme les Alsaciens) puis de plus en plus consciente de sa différence culturelle et attachée à la préserver. Entre la « minorité » historique, qui a migré d’une culture à l’autre sans changer de territoire,  et les nouvelles minorités, issues de la migration géographique,   il existe à la fois une communauté d’expérience de rupture culturelle et une concurrence symbolique dans la revendication d’une reconnaissance. Cette concurrence est restée largement tacite bien que divers courants aient essayé de l’instrumentaliser : le courant jacobin a utilisé le fait migratoire pour définitivement marginaliser la culture historique de la région ; l’extrême droite a essayé de  susciter l’hostilité de la population d’origine contre les nouveaux arrivants.
Enfin se pose à Strasbourg comme ailleurs la question des effets de la globalisation et de l’uniformisation culturelle provoquée par une communication généralisée au plan mondial, laquelle est une source supplémentaire d’« incertitude culturelle ».
Pour surmonter un risque de conflit, un cadre donnant sa place légitime à la culture nationale, la culture régionale et les cultures de l’immigration (voire aussi à la culture internationale qu’une capitale européenne doit également prendre en considération) serait nécessaire. Le débat sur ce cadre devrait constituer une des composantes concrète d’une réflexion sur l’interculturalité à Strasbourg. Ces différentes composantes, si elles portent toute la question des relations entre cultures, ne sont pas identiques et ne doivent pas être naïvement mélangées. Une mise sur un même plan serait la meilleure façon d’aiguillonner les incompréhensions. Par contre la reconnaissance des différences dans une égalité de respect est de nature à créer de véritables convergences.
L’association Culture et bilinguisme recherche à la fois une prise en compte de la spécificité régionale et  cette convergence entre culture historique et cultures des communautés plus récentes. Elle considère que toute sont concernées par un projet d’identité régionale qui reste à construire. Pour elle, la « culture » régionale », c’est ce projet de transmission et d’invention. La culture ce n’est qu’accessoirement des « spectacles culturels », mais avant tout un travail sur les valeurs communes.
Aussi met-elle l’accent non sur les divertissements présentés comme des actions culturelles, mais sur l’apprentissage (notamment des langues, vecteurs de mémoire et de sens), la réappropriation de l’histoire, le débat et l’analyse, le travail de transmission, la prise en compte des réalités socio-économiques de notre région frontalière. Dans ce sens, elle a notamment développé des propositions concrètes dans le domaine des langues présentes sur le territoire.  
Elle considère que de toutes les cultures présentes sur le territoire strasbourgeois la culture historique et la langue régionale sont considérées de la manière la plus médiocre et obtienne le soutien le plus inadéquat. Elle espère que le travail sur l’interculturalité aidera Strasbourg  à mieux prendre conscience de cet élément essentiel de sa personnalité.


« Métissage(s) en Alsace ? »
Anciens Alsaciens, nouveaux Alsaciens dialoguent ensemble


De tout temps l’Alsace a été une terre d’immigration et de rencontre de cultures.  Dans quelle mesure peut-on lui appliquer le concept de métissage pour la décrire comme point de convergence et de partage? Comment les “anciens Alsaciens” (ou Alsaciens d’origine) et “nouveaux Alsaciens” (ou Alsaciens d’immigration) perçoivent-ils les caractères essentiels de cette région? Veulent-ils en porter ensemble une vision commune pour demain? Comment leur permettre de s’approprier les éléments essentiels de la personnalité de notre région? Les ateliers ouvrent le dialogue autour de deux questions concrètes :  
-    comment transmettre les éléments essentiels de la culture de notre région ? Et plus précisément, comment pourrons-nous  assurer un accès égal de tous  à l’enseignement bilingue ?
-    quelles réponses peut-on apporter à la question : qu’est-ce qu’être alsacien ?

Ces questions ont été discutées dans le cadre de deux ateliers organisés en association entre le centre culturel alsacien et le conseil des résidents étrangers à l’occasion du festival Strasbourg-Méditerranée.    
Le texte ci-après ne constitue pas un simple compte rendu de cette rencontre, mais comporte aussi une série d’observations et de réflexions à partir desquelles la suite de ce travail pourrait être définie.

Travaux de l’Atelier 1 : Expériences bilingues

La présentation d’une frise historique des langues d’Alsace a servi servir d’introduction. Elle a permis de mieux faire comprendre la longue histoire des langues en Alsace généralement mal connu. Elle a suscité de nombreuses interventions de participants originaires d’Alsace évoquant les interdits ayant frappé la langue régionale. Ce poids des frustrations pesant sur la population autochtone est une information utile pour les nouveaux arrivants mais ne doit pas, comme cela a été quelque fois le cas, faire à l’expression par ces derniers de leur propres vécus linguistiques, leurs propres difficultés et attentes. Il a fallu constater la difficulté à laisser s’exprimer les personnes issues de l’immigration sur leurs pratiques linguistiques, comme si les problèmes non résolus d’Alsaciens « d’origine »  empêchaient une écoute et un réel intérêt aux autres.
Les jeunes femmes turques se sont montrées plus à l’aise que les Alsaciens d’origine sur leur vécu linguistique qui se déclinait bien au-delà d’un bilinguisme ; par exemple : le français, le turc, l’allemand, l’anglais et l’arabe sont d’un voisinage quasi naturel. Elles s’efforcent de transmettre la langue turque à leurs enfants, certains étant présents pour en témoigner en regrettant le manque de relais à l’extérieur de la famille.

Mais elles ont aussi mentionné le poids de l’éducation nationale faisant pression sur les familles immigrées comme elle l’a fait plus tôt dans l’histoire sur les familles, alsaciennes pour qu’elles abandonnent la langue familiale au profit de la langue française afin de faciliter la scolarisation des enfants. Le système éducatif monolingue  français considère la connaissance et la pratique par les enfants d’une autre langue comme un handicap à éliminer et non comme une richesse sur laquelle on peut construire efficacement un bonne connaissance du français et un accès au bilinguisme.
Le témoignage d’un Africain du Gabon nous décrit d’emblée la réalité d’un plurilinguisme du quotidien et reproche aux Alsaciens la perte de leur dialecte (« si je veux de l’allemand je le trouve en Allemagne, ici je m’attendais à trouver le dialecte alsacien»).  Cet intervenant nous replonge dans la discussion opposant l’alsacien à l’allemand. N’a-t-il pas intégré la vision « française », disposée à accepter l’alsacien, forme pittoresque et folklorique, mais pas l’allemand perçu comme une langue étrangère potentiellement  menaçante ? Nous ne parlons pas alsacien ou allemand pour faire plaisir aux autres, mais en fonction de nos intérêts propres.
Du côté des Turcs, l’intérêt se situe clairement plutôt du côté de l’allemand, d’autant qu’un certain nombre de familles turques sont implantées de part et d’autre de la frontière. Ne peut-on pas considérer que dans le Rhin supérieur, le groupe humain qui est le plus transfrontalier, ce ne sont plus les autochtones mais les Turcs ?
Il est remarqué par une jeune femme turque que les conditions de vie actuelles qui sortent les femmes du foyer ont des conséquences négatives sur la transmission de la langue maternelle et pense que cela mérite réflexion. Concernant la langue régionale alsacienne, elle trouve désolant qu’une langue pourtant aimée n’ait pas été préservée au sein de la famille malgré les interdictions à l’extérieur. Se trouve ainsi évoquée les capacités variables à la « résistance » des différents groupes culturels. Les Alsaciens, du fait des nombreux changements de cadre national et d’un tempérament traditionnel au compromis ont montré peu de capacités de résistances aux modèles linguistiques et culturels qui leur ont été imposé par un pouvoir politique extérieur. Aujourd’hui, profitant d’un climat général plus tolérant à l’égard de la diversité, d’autres groupes culturels font preuve de stratégies de résistance culturelle plus efficaces. Les « immigrés » se défendront-ils mieux que les Alsaciens dans la durée contre la pression de rallier, y compris dans la famille, à l’usage exclusif de la langue « nationale » ? Pour le moment ils résistent bien, mais les Alsaciens ont aussi cru bien résister pendant quelques décennies. Encore à l’époque de Frédéric Hoffet, on croyait le dialecte invulnérable et l’effondrement est venu d’un bloc.  
Des questions d’ordre plus politique ont été posées sur la Charte des langues régionales et minoritaires en Turquie et la coexistence de la langue turque avec la langue kurde. A quoi il a été répondu que des médias se plaisent à donner plus d’ampleur au problème qu’il n’en a et que biens d’autres langues existent en Turquie.
Bien d’autres aspects, prévus au programme, n’ont pas pu être évoqués faute de temps. En conclusion, certains participants ont évoqué la nécessité de se battre ensemble pour l’obtention d’un enseignement des cultures et des différentes langues en Alsace sans que cela ait pu faire l’objet d’une discussion.
« Se battre ensemble » est une perspective encourageante mai peut comporter quelques ambigüités : certes, les Alsaciens d’origine peuvent se  sentir solidaires avec les Alsaciens issus de l’immigration,  qui se trouvent aujourd’hui, comme cela a été le cas dans le passé, soumis à l’injonction d’abandonner leur langue dans la famille afin que les enfants apprennent mieux et plus vite le français. Nous avons les uns et les autres des difficultés de défendre le bilinguisme et l’appartenance à deux cultures. Mais nous devons souligner que la langue régionale et les langues de l’immigration, si elles méritent un égal respect, ne peuvent avoir le même statut, comme l’affirment les tenants d’un égalitarisme qu’ils n’appliquent pas à la langue française. La langue régionale est « la langue de la région », les langues de l’immigration sont des langues de communautés particulières. La langue régionale doit constituer un élément de la politique de développement régional. Elle doit être accessible à tous les habitants de la région, même si cela reste une affaire de libre choix. Elle doit donc bénéficier d’un statut public à l’instar de la langue nationale (coofficialité : deux langues bénéficiant d’un statut public, même si chacun de ces statuts est distinct). Pour les communautés issues de l’immigration,  l’objectif est de les aider à conserver leurs langues particulières tout en maitrisant le français et tout en ayant la possibilité d’accéder à la langue régionale. Les réactions hostiles à un rapport récemment rendu public sur le site internet du premier ministre et mettant en avant "la reconnaissance de la place essentielle de l'apprentissage et de la valeur de la langue parlée en famille comme support à l'apprentissage de la langue française et comme un atout de développement du multilinguisme chez tous les élèves" ainsi que l’intérêt de la meilleure prise en compte de l’enseignement de la langue arabe,  montre que ce sujet est aussi mal accueilli que celui des langues régionales. .Se battre ensemble, ce serait bien ! Mais il s’agit de se battre ensemble pour deux projets distincts : faire reconnaître la langue régionale et affirmer la légitimité des langues de l’immigration.

L’expérience des personnes issues de l’immigration permet aussi aux Alsaciens d’origine de mieux comprendre et de mieux relativiser leur propre situation linguistique. Les premiers  vivent souvent un dilemme commun à celui des Alsaciens : l’opposition entre dialecte et standard : la langue usuelle est un dialecte ; mais dans le nouveau contexte de vie, la transmission du standard n’est elle pas davantage adaptée ?

En conclusion, les participants à la discussion issus de l’immigration ont dans l’ensemble manifesté un véritable intérêt pour la langue et la culture alsacienne. Ils voudraient mieux comprendre comment « fonctionnent » les Alsaciens. Plus ou moins consciemment, ils comprennent que leur bonne insertion dans la société régionale sera favorisée par une capacité de « connivence » avec les autochtones dans les domaines de leur langue, de leur culture et de leur histoire.
Inversement les Alsaciens d’origine doivent se sentir plus solidaires avec les nouveaux arrivants pour que ceux-ci puissent préserver leur identité : ils ont souffert de la perte de leur identité, du déni de leur particularisme ; ils peuvent comprendre les difficultés des « nouveaux Alsaciens ». Au lieu de réagir comme la moyenne des médias de manière choquée par rapport à des rapports qui préconisent de donner plus de place aux langues de l’immigration à l’école, ils devraient au contraire témoigner de ce que dans l’apprentissage les langues  les cultures ne sont pas adverses mais complémentaires.

Atelier 2  consacré à la question de l’identité culturelle

Dans le cadre de cet atelier, la discussion a débuté par la question posée aux participants issus de l’immigration de quelle manière dont ils percevaient les „Alsaciens d’origine“. On a évoqué des idées présentant les Alsaciens comme « obsédés de propreté » « travailleurs », « distants ».  On a ainsi pu constater que la pratique des clichés, voire des préjugés n’était pas réservée aux autochtones à l’égard des nouveaux arrivants, mais que l’inverse, c'est-à-dire les clichés des nouveaux arrivants à l’égard des autochtones étaient également pesants.
Les « arrivants » d’origine étrangère qui ont transité par une autre région française empruntent d’ailleurs en grande partie leur clichés sur les « Alsaciens d’origine » aux « Français de l’intérieur » et intègrent une part de l’anti germanisme encore vivace chez beaucoup de Français : les Alsaciens sont des Allemands donc des gens qui ont des sympathies nazies.
Les Turcs, qui viennent souvent d’Allemagne, voient les Alsaciens de manière plutôt positive et apprécient leurs caractères « germaniques ».
La question de l’hospitalité a été beaucoup discutée à partir du cliché : les Alsaciens sont a priori peu accueillants mais une fois que des liens sont tissés, ces relations sont fortes et plus fidèles.
Diverses observations ont permis de relever que finalement « Immigrants » et « Alsaciens » ont pareillement besoin de «  reconnaissance ». Les Alsaciens ont souvent vécu des expériences de dévalorisation de leur culture et de leurs particularités (accent, traditions germaniques). Au fond, comme les « immigrés », ils aimeraient être accueillis et compris. Mais cette concurrence en demande de reconnaissance peut se traduire en conflit : les uns se sentent discriminés et les autres méprisés. C’est pourquoi l’attention à la culture régionale est pour les personnes issues de l’immigration un moyen très précieux pour s’intégrer. Inversement, les « Alsaciens d’origine » peuvent tirer de leur expérience culturelle des ressources pour mieux comprendre les frustrations de l’immigration: les uns comme les autres ont en quelque sorte perdu leur pays d’origine et voient leur langue et leur culture traditionnelle menacées ; ils doivent comprendre qu’il ne faut pas s’en accuser réciproquement mais se montrer solidaires pour construire l’avenir à partir de cette situation.  
Les participants ont aussi évoqué le musée alsacien et, sur la base d’un échantillon d’objets, ont essayé de répondre à la question : quels sont ceux qui sont spécifiquement alsaciens. L’exercice a montré que nombre d’objets considérés comme typiquement alsaciens relevaient d’une autre tradition culturelle et qu’en réalité ils étaient moins typiques de l’Alsace que typiques d’une société rurale traditionnelle. Ainsi, ce qui, dans une vision locale apparaît comme typique de la région se révèle dans une approche pluriculturelle appartenir à l’universel de la tradition. Le musée alsacien fait partie des démarches ethnographiques  qui en voulant sauvegarder les objets d’une société rurale en train de disparaître ont contribué à la fabrication d’un modèle mythique. Il est révélateur de l’invention d’une identité alsacienne rurale stéréotypée qui n’a jamais existé, à laquelle peut être opposée une Alsace urbaine biculturelle  mobile et innovante. C’est l’Alsace de Hansi contre celle de Schickele. Que peut signifier dans ces conditions le musée alsacien pour les nouveaux arrivants ? Faudrait-il y introduire des objets issus de cultures  des nouveaux arrivants ? Ce serait une erreur car cela pourrait symboliquement donner à penser que l’harmonie de l’Alsace traditionnelle est rompue par l’immigration. Le musée alsacien est un bel objet mythique qui relève de l’histoire du 19e siècle. Quant aux cultures d’origine, il ne s’agit pas de les muséifier mais de leur trouver une place appropriée dans l’Alsace d’aujourd’hui.  Il faudrait plutôt chercher à collecter des formes réussies de dialogue des cultures, montrant des voies possibles de cohabitation dans un respect réciproque.
Finalement il a été demandé aux participants de répondre à la question : quel serait l’objet qu’il voudrait emporter avec soi s’ils devaient partir dans un autre pays. Les réponses ont montré que ce qui importe, ce ne sont pas les objets, mais les valeurs que ceux-ci incarnent et ces valeurs sont largement les mêmes d’une culture à l’autre, même si leurs expressions ne sont pas aisément substituables les unes par les autres : traditions familiales et gastronomiques, vêtements, modes de vie, etc.
Ces différences de modes de vie peuvent être source d’enrichissement réciproque. Cela suppose que chacun soit à l’aise dans sa propre identité pour bien accepter celle de l’autre.
Les « Alsaciens traditionnels » ne sont souvent pas à l’aise avec leur propre identité et réagissent de ce fait de manière parfois inappropriée aux identités différentes. D’avance ils ont peur d’un rejet et d’un refus de reconnaissance, dont ils ont d’ailleurs eu l’expérience dans leur histoire, et réagissent de manière inquiète par rapport aux cultures de l’immigration. Les personnes issues de l’immigration sont bien inspirées si elles cherchent à comprendre cette situation et à montrer qu’elles respectent la culture d‘ici.

Eléments de conclusion

Entre la « minorité » historique, qui a migré d’une culture à l’autre sans changer de territoire,  et les nouvelles minorités, issues de la migration géographique,   il existe à la fois une communauté d’expérience de rupture culturelle et une concurrence symbolique dans la revendication d’une reconnaissance. Cette concurrence est restée largement tacite bien que divers courants aient essayé de l’instrumentaliser : le courant jacobin a utilisé le fait migratoire pour définitivement marginaliser la culture historique de la région ; l’extrême droite a essayé de  susciter l’hostilité de la population d’origine contre les nouveaux arrivants.
Enfin se pose en Alsace comme ailleurs la question des effets de la globalisation et de l’uniformisation culturelle provoquée par une communication généralisée au plan mondial, laquelle est une source supplémentaire d’« incertitude culturelle ».
Pour surmonter un risque de conflit, un cadre donnant sa place légitime à la culture nationale, à la culture régionale et aux cultures de l’immigration (voire aussi à la culture internationale qu’une capitale européenne doit également prendre en considération) serait nécessaire. Ces différentes composantes, si elles portent toute la question des relations entre cultures, ne sont pas identiques et ne doivent pas être naïvement mélangées. Une mise sur un même plan serait la meilleure façon d’aiguillonner les incompréhensions. Par contre, la reconnaissance des différences dans une égalité de respect est de nature à créer de véritables convergences.
L’association Culture et bilinguisme recherche à la fois une prise en compte de la spécificité régionale et  cette convergence entre culture historique et cultures des communautés plus récentes. Elle considère que toutes sont concernées par un projet d’identité régionale qui reste à construire. Pour elle, la « culture » régionale », c’est ce projet de transmission et d’invention. La culture, ce n’est qu’accessoirement des « spectacles culturels », mais avant tout un travail sur les valeurs communes.
Aussi met-elle l’accent, non sur les divertissements présentés comme des actions culturelles, mais sur l’apprentissage (notamment des langues, vecteurs de mémoire et de sens), la réappropriation de l’histoire, le débat et l’analyse, le travail de transmission, la prise en compte des réalités socio-économiques de notre région frontalière.
Elle considère que de toutes les cultures présentes sur le territoire strasbourgeois, la culture historique et la langue régionale sont considérées de la manière la plus médiocre et obtienne le soutien le plus inadéquat.
Cela ne l’empêche pas de manifester sa solidarité avec ceux qui portent les cultures de l’immigration et qui travaillent, difficilement eux aussi, à la sauvegarde de leur personnalité d’origine.



Droits linguistiques et Droits de l'Homme


In Frankreich haben die Menschenrechte lange nicht die Rechte der Sprachgruppen in Betracht gezogen. Frankreich kennt ja keine Gruppenrechte, die Menschenrechte betreffen nur die Individuen. Der Artikel 2 der Verfassung von 1958 erkennt keine Minderheiten auf dem französischen Territorium an. Zudem enthält er jetzt den Hinweis, daß die Sprache der Republik Französisch ist. Frankreich hat viele internationale Abmachungen über Minderheitenrechte unterschrieben, halt sie aber nicht ein, denn es fühlt sich nicht betroffen. Doch die Nichtanerkennung, die Verneinung, die Verfolgung einer sprachlichen Gemeinschaft trifft jedes ihrer Mitglieder, das durch eine solche Politik in seiner Eigenart verletzt wird. Hier sollen die verschiedenen Texte, die die sprachlichen Minderheiten schützen dokumentiert werden.

André Ulrich, Mitglied der Gesellschaft der Freunde der Verfassung in Straßburg schrieb schon im Juli 1790: "Das Recht auf die angestammte Sprache ist ein Menschenrecht, das unter dem Schutz der Erklärung der Menschenrechte steht".


La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789, qui se nourrit d'idées et de textes plus anciens, représente un pas important dans l'Histoire de l'Humanité. Les idées de liberté, d'égalité, de respect des droits de la personne, du droit à l'éducation ont fait leur chemin.
Par contre et surtout en France, il a fallu attendre bien plus longtemps pour que les droits des groupes humains, peuples, communautés linguistiques soient reconnus, protégés et valorisés.
Le respect de la dignité de la personne humaine passe par celui de sa langue et de sa culture, par leur protection et leur promotion.
Mépriser la langue d'une personne, brider son utilisation, son apprentissage et la création dans cette langue, revient à rejeter toute la culture qu'elle véhicule, toute la mentalité, toute la vision du monde qu'elle génère. Une telle attitude ne peut que blesser un être humain dans une des composantes les plus intimes et les plus précieuses de sa personnalité. Cette attitude l'abaisse, la mutile, refuse la richesse qu'elle possède, nie sa différence et sa spécificité. Adopter une telle attitude, c'est faire preuve d'intolérance, voire de racisme.
Avoir à justifier que la langue que l'on parle sert à quelque chose est révélateur de l'estime dans laquelle on tient cette langue et ses locuteurs et révèle le grand fossé qui sépare la réalité des discours sur la dignité et les Droits de l'Homme.
Pour vivre sa langue et sa culture, il est indispensable de communiquer. La défense et la promotion d'une langue et d'une culture originales ne peut se contenter des droits d'individus isolés. Il est nécessaire de protéger, de promouvoir les droits d'une communauté linguistique et des individus qui la composent.
Il s'agit de donner véritablement aux individus et à la communauté linguistique qui les rassemble les moyens culturels, éducatifs et financiers, une reconnaissance officielle de leur identité leur permettant de vivre et de s'épanouir. Un statut légal s'avère nécessaire.
L'Inspecteur Général d'allemand G. Holderith le disait fort justement  :
"Si l'enfant n'est pas accueilli dans sa langue maternelle à l'école, s'il n'est pas écouté lorsqu'il parle alsacien, il risque d'être profondément malheureux, désemparé. L'enfant s'installe dans le silence. Il est menacé de sclérose du parler".
La pratique actuelle des écoles maternelles -sauf exceptions qui respectent la circulaire rectorale de janvier 1988- amène les enfants parlant la langue familiale, régionale, à abandonner rapidement, après 3 à 6 mois, son usage spontané. La communauté germanophone de France (Alsace et Moselle germanophone) voit la connaissance de sa langue et de sa culture reculer. Une richesse naturelle, humaine, linguistique et économique s'évanouit lentement dans l'accompagnement thérapeutique d'une mort lente.
Les mesures actuelles, scolaires ou extra-scolaires sont incapables d'enrayer un déclin préjudiciable à tous.
Seul un véritable bilinguisme français-allemand, langue régionale (allemand littéraire et dialectal), ouvert à tous, francophones et germanophones, dans le cadre de l'école publique peut faire vivre cette richesse.
Le 20 novembre 1989, les Nations-Unies (ONU) adoptent à l'unanimité la Convention sur les Droits de l'Enfant. Un des articles "Enfants de minorités ou de populations autochtones" prévoit :
"Dans les Etats où il existe des minorités ethniques, religieuses ou linguistiques ou des personnes d'origine autochtone, un enfant autochtone ou appartenant à une de ces minorités ne peut être privé du droit d'avoir sa propre vie culturelle, de professer et de pratiquer sa propre religion ou d'employer sa propre langue en commun avec les autres membres de son groupe". Art.30
L'article 29 prévoit que l'éducation doit viser à favoriser l'épanouissement de la personnalité de l'enfant, le développement de ses dons et de ses aptitudes mentales et physiques, dans toute la mesure de ses potentialités. Elle doit préparer l'enfant à une vie adulte active dans une société libre et encourager en lui le respect de ses parents, de son identité, de sa langue et de ses valeurs culturelles, ainsi que de la culture et des valeurs d'autrui.
Déjà le 6 juillet 1790, dans une adresse à l'Assemblée Constituante, André Ulrich de la Société des Amis de la Constitution affirmait :
"Le droit à la langue maternelle du pays est un Droit de l'Homme qui est placé sous la garantie de la Déclaration des Droits de l'Homme"
Et il ajoutait :
"Ne vous flattez jamais d'éteindre en Alsace, la langue allemande, mais je vous dis plus: dussiez-vous espérer d'y réussir, vous devriez y renoncer par patriotisme... Je ne vois pas comment la langue allemande et l'attachement à la Constitution ne puissent parfaitement aller de pair."
En 1985, le Recteur de l'Académie, M. Pierre Deyon affirmait dans la présentation de son programme "Langue et Culture régionales" que :
"Cette persistance de l'identité alsacienne, à laquelle nous voulons tous contribuer, est non seulement un droit inaliénable des Alsaciens, mais encore une chance et une richesse pour toute la France."
Le professeur Eugène Philipps renchérit :
"Es geht hier, wie in anderen Teilen der Welt, um das Ringen freier Menschen, die auf ihr Recht pochen, sich endlich einmal so entfalten zu können wie es ihrem Wesen entspricht. Nicht um "französisches" oder "deutsches" Recht geht es hier, sondern um einfaches Menschenrecht".
 
D'autres textes officiels

Les textes officiels protégeant les communautés linguistiques sont légion.
Art 27 Pacte International relatif aux Droits civiques et politiques, 1966
"Dans les Etats où il existe des minorités ethniques, religieuses ou linguistiques, les personnes appartenant à ces minorités ne peuvent être privées du droit d'avoir en commun avec les autres membres de leur groupe, leur propre vie culturelle, de professer et de pratiquer leur propre religion ou d'employer leur propre langue".
La France a signé ce pacte, mais non cet article, car elle ne reconnaît pas de communautés linguistiques autre que la communauté francophone sur son sol.


Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe

L'Acte final de la Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe, signé en 1975 à Helsinki, contient des articles concernant la vie des communautés linguistiques comme la nôtre.
Plusieurs articles du document de clôture de la Conférence de Vienne qui se veut, en 1986, la prolongation de celle d'Helsinki, notamment les articles 18 et 19 (questions relatives à la sécurité en Europe) et 31, 59, 68 (coopération dans les domaines humanitaires et autres) traitent du respect de tous les Droits de l'Homme, de toutes les libertés fondamentales et des droits linguistiques.

Article 18
"Les Etats participants feront des efforts soutenus pour mettre en oeuvre les dispositions de l'Acte final et du document de clôture de Madrid relatives aux minorités nationales. Ils prendront toutes les mesures nécessaires sur les plans législatifs, administratifs, juridiques et autres, et appliqueront les instruments internationaux per¬tinents par lesquels ils peuvent être liés, pour assurer la protection des Droits de l'Homme et des libertés fonda¬mentales en faveur des personnes appartenant à des minorités nationales sur le territoire. Ils s'abstiendront de toute discrimination à rencontre de ces personnes et favoriseront leurs intérêts et aspirations légitimes dans le domaine des Droits de l'Homme et des libertés fonda¬mentales. "

Article 19
"Les Etats participants protégeront les identités ethniques, culturelles, linguistiques et religieuses des minorités nationales sur leur territoire et créeront les conditions propices à la promotion de ces identités. Ils respecteront le libre exercice par les personnes appartenant à ces minorités de leurs droits et feront en sorte qu'elles jouissent d'une pleine égalité avec les autres."
 
Article 31
"Ils (les Etats participants) veilleront à ce que les personnes appartenant aux minorités nationales ou aux cultures régionales sur leur territoire aient un statut égal à celui des autres citoyens conformément aux dispositions relatives aux contacts entre les personnes de l'Acte final et des autres documents de la CSCE sus-mentionnés, et à ce qu'elles puissent établir et maintenir de tels contacts par des voyages avec des citoyens d'autres Etats qui ont une origine nationale ou un patrimoine culturel commun."

Article 59
II stipule que les Etats signataires "veilleront à ce que les personnes appartenant aux minorités nationales ou aux cultures régionales sur leur territoire soient en mesure de conserver et de développer leur propre culture sous tous ses aspects, y compris la langue, la littérature et la religion."

Article 68
II stipule que les Etats participants "veilleront à ce que les personnes appartenant aux minorités nationales ou cultures régionales sur leur territoire puissent dispenser ou recevoir un enseignement portant sur leur propre culture, y compris en laissant les parents transmettre à leurs enfants leur langue, leur religion et leur identité culturelle". La France a signé ces documents, mais ne les applique pas. Elle n'a pas mis en place une politique linguistique cohérente dans tous ces domaines (école, radio, télévision, journaux, vie publique...) qui permette l'application de ces décisions prises.
"Manifestement, il existe en France une lacune majeure dans la réflexion sur les Droits de l'Homme: c'est-à-dire une méconnaissance profonde de la notion de droits linguistiques tant au plan des individus que des communautés qu'ils composent. Contrairement à la réflexion théorique et à la pratique dans d'autres pays d'Europe multilingues comme la France: la Suisse, la Belgique, l'Espagne, l'Italie, la RFA, le Danemark....
La France est l'un des rares pays d'Europe à continuer de refuser une existence juridique et un statut légal à ses communautés linguistiques minoritaires.
Ce blocage résulte d'une idéologie nationale, voire nationaliste, qui exclut le pluralisme linguistique de la France et de ses citoyens. Il faut renoncer à son identité linguistique pour être un citoyen à part entière, si l'on appartient à une communauté non francophone. Le système politique et culturel dominant exige des Français qui parlent basque, breton, catalan, corse, occitan, allemand ou flamand un changement, une mutation linguistique aussi aberrants que si l'on demandait à un citoyen de peau noire de "muer" la couleur de sa peau pour devenir un citoyen à part entière (1). Cette discrimination linguistique est aussi intolérable que la discrimination raciale".    F. Urban
 
(1) "Speak white man": c'est ainsi que les canadiens anglophones apostrophaient les Canadiens francophones (minoritaires) qui parlaient leur langue maternelle.